L’Auberge de l’oeil Métaphysique (petite nouvelle)

Un petit texte un peu fantastique qui a été présenté au concours de nouvelle de la Revue rue Saint-Ambroise  (   http://ruesaintambroise.weebly.com/ )   mais qui n’a  pas été primé.

 

L’auberge de l’œil Métaphysique

 

Il était déjà  22 heures  dans l’auberge près de la route 26. Vingt deux heures, Le temps  est  parfois souvenir.  Des hommes étaient accoudés au comptoir devant  des bières fumeuses de celles  qui adoucissent les mœurs, beau miroitement du cœur. Un homme barbu était penché sur sa chope, prêt à conter quelques mots. Il  s’exprima dans un filet de voix, la salle se tut comme absorbée  par ce murmure lointain et l’histoire commença.

-Hector, sais- tu la vérité à propos de l’homme borgne  et de l’aveugle ?

 

-Non, je n’en sais fichtre rien Baros, on raconte qu’ils se sont énucléés l’un l’autre, c’est une affaire de  sang. Non des plus joyeuses cela ne nous regarde. J’en tremble encore.

 

-Il est dit que c’est lors d’un pari que ces hommes ont offert  leurs yeux, un pari amoureux. Tu sais que l’amour peut rendre aveugle !

 

-Oui, Baros, je ne suis pas sourd. Parle moins fort, j’entends qu’on approche.

 

Un chuchotement emplit la pièce, La blonde  était sirotée doucement, une mousse  jaune blanchâtre en marquait l’impact, glissant du bord du verre jusqu’au bois du comptoir. Hector avait les lèvres humectées .Il souriait. En cet instant, pour un baiser, il aurait donné beaucoup.

La porte de L’établissement grinça, deux femmes entrèrent dont une petite rousse aux yeux malicieux  et une grande brune  comme lourdement armée  avec une démarche pesante. Le bar regardait, c’était mieux qu’autre chose, mieux qu’un conte, qu’une histoire  peut-être ?

Hector bomba le torse et dit : « Tu vois la rousse là-bas,  je sors avec elle du lieu ».

Baros  fit la moue : « est-ce bien l’heure d’un enfantillage ? »

Il jouait machinalement avec  une pièce posée sur le comptoir, une pièce en or.

Un homme s’approcha  et s’écria : « si j’en trouvais une comme celle- là, pour sûr, je serais heureux un temps ».

Il posa sa main sur l’once d’or. Baros tressaillit sortant d’un coup un poignard de son manteau. Il le ficha entre les doigts de l’homme. Quelques gouttes de sang perlèrent.

La salle entière  sursauta, certains se bousculaient, une chaise  grinça bizarrement. Les deux femmes venaient de s’asseoir.

La pulsion frappe t-elle le cœur ?

Hector avait les yeux qui brillaient étrangement. Puis un cri retentit : «  à bas la traîtrise, marchand d’esclave ». D’un coup tous étaient debout, certains s’empoignaient, se frappaient. L’homme près de Baros ne bougeait plus.

-Tu vas y perdre tes yeux,  mon bonhomme, si tu touches à cette pièce.

L’homme répondit :

– Ta bière ne te suffit donc pas ?

 

Baros eut un recul puis enlevant son couteau, il lui répondit : «  Va pour ce soir, je préfère rentrer, prends la pièce si tu veux. »

 

Et alors qu’Hector regardait les deux femmes,  que l’homme contemplait la pièce d’or. Baros enjambant les morceaux de bois brisés arriva jusqu’à l’entrée.

Il s’écria : «  Hector vient par ici.»

Hector ne voyait plus rien mais avança, l’homme du bar essayait de le suivre, il perdit l’équilibre et  s’écroula contre le mur le visage en oblique.

Hector avançait, difficilement, il crut ne pas pouvoir tenir la porte, il entendit alors un cri de femme, un courant d’air, un peu de vent, une chaleur et il fut dehors le corps tremblant.

Baros le prit par l’épaule  et lui dit : « viens ne restons pas ici. »

 

Le panneau  de  L’auberge se brinquebalait  doucement  sous la pluie d’hiver, on pouvait y lire : « Bienvenue voyageur, chez L’œil Métaphysique, de bière il y a à volonté. »

Et alors que les deux hommes se soutenaient mutuellement, Hector eut quelques larmes.

-« C’était un beau pari, dit-il, pour une belle Hélène mais la bière fut amère ».

Baros  sourit.

La pluie  tombait plus fort, les deux hommes  marchaient difficilement.

Après une trotte qui semblait durée des heures, Baros  cria : « allons nous abriter dans cette caverne, la bas ! »

Hector lui répondit : « Où cela ? Je n’y vois rien. »

Rapidement, ils s’enfoncèrent sous la roche calcaire, près de pics pointus comme en dents de requin.

Ils grelottaient de froid. Baros, cassant quelques  morceaux de bois, fit un petit feu.

Longue est parfois l’attente, de ces jours étrangers au regard de l’échappé. Mais qui regarde- t-il ?

Hector  pensait à la femme rousse, Baros à  l’homme du bar.

Un son emplissait la nuit comme un chant rauque et lugubre, les animaux nocturnes se déplaçaient en nombres. Des pas, des bruits de pieds autour de la caverne, la sensation qu’il fallait s’endormir un instant, un court moment.

Baros guettait, presque épuisé. Puis, il eut l’impression d’être transporté en un autre lieu, dans une forêt. Il y avait autour de lui de multiples hommes le regardant d’un œil farouche. Des sortes de motifs peints, rouges et violets, couvraient leurs torses et leur bras.

L’un d’eux s’exprima : « vous venez pour la dame » ?

Baros  les chassa d’un revers de la main. Le tonnerre  frappait  la terre  boueuse et l’herbe mouillée.

Après un temps qui sembla durer une éternité, un faible rayon de soleil toucha la caverne. Hector s’éveilla  et sortit.

–          Baros, viens voir l’auberge

–          Et bien quoi l’auberge ?

–          Elle … ?…est  en ……..ruine !

 

Baros s’approcha de la bâtisse en pierre, on pouvait encore y lire, inscrit sur une pierre : «  Bienvenue à l’œil Métaphysique ici  coule l’eau d’une fontaine ».

-Quelle est cette supercherie, s’exclama le géant barbu ?

 

Un paysan vint à passer. Il l’interpella d’un mouvement de la main.

 

-Et toi, homme, à qui est cette vieille bâtisse ?

 

-C’était la maison de Jeanne La Rousse, répondit le paysan. Elle est morte cette année à plus de quatre-vingt dix ans.

 

Baros eut un rire tonitruant : « Nous voilà bien, Hector, encore une nuit qui m’a coûté une pièce d’or. Ta rousse est déjà morte, la bière d’avant-hier  nous aura tourné la tête.

Hector  clignant des yeux : « Alors, nous ferons une prière pour elle et que dieu nous garde. »

Atelier d’écriture: De l’enfermement et du dialogue métaphysique

Robert venait de rentrer chez lui. De grosses gouttes de pluie perlaient sur son front.

Il était étrangement pâle, presque hagard.

Sa femme l’interrogea d’une voix inquiète.

 

-Qu’y a-t-il ? Tu es souffrant ?

 

L’homme l’écarta d’un revers de la main.

 

– Laisse-moi femme, un individu a failli me faire tomber dans la rue. Je veux du calme. Je vais dans ma chambre.

 

Sa femme fut saisie d’un frisson.

 

L’homme tourna la clé de la porte de la chambre, un déclic se fit entendre.

C’était une porte d’un laqué blanc avec quelques petites dorures. Des rainures faites de spirales légères la décorait d’une touche originale.

 

La porte était donc fermée.

 

Dans la pièce, l’homme s’allonga sur un grand lit doux, moelleux  et confortable.

Son visage était livide, sa peau presque verte. Il s’enfonça dans le lit. Autour de lui, il voyait tout un monde, une sorte de cosmologie défilait sous ses yeux.

 

-Il se dit : En aurais-je la force ?

 

Il prit un linge blanc. Près du lit, une bassine d’un mélange d’eau chaude et froide était disposée à coté d’une grande armoire.

 

D’un geste difficile,  il déposa le linge humide sur son front.

 

L’eau qui perlait doucement sur  ses tempes le soulagea.

Il entendait une voix, une voix de femme, sa femme peut-être ?

 

« Roger pourquoi t’es  tu enfermé ?

 

Dans la pièce voisine Mathilde écoutait. Soudain, elle entendit un ronflement.

Son mari dormait, elle le pressentait. La porte de la chambre était fermée a clé mais elle n’était pas inquiète.

Elle se disait, tout en recousant une chemise d’un orange incarnat. Un bon  médecin  nous couterait trop cher , pauvre Roger quelqu’un lui aurait simplement collé un rhume.

Son mari était colleur d’affiche et la colle si l’on peut dire passait entre beaucoup de mains.

 

Soudain, elle entendit un grand cri, elle sursauta, son cœur battit fortement comme sous l’assaut de bruits étrangers.

 

Cinq heures venait de passer depuis l’arrivée du mari.

Mathilde se disait en elle-même. Il a fermé la porte à clé, que fait-il ?

 

Roger délirait dans son lit tout en pensant à sa journée.

Il avait collé des affiches à propos d’un évènement dont parlaient les journaux : « La France Juive ».

 

Il n’avait que ce mot en tête. Il voyait les lignes, les caractères, l’image de l’affiche et se disait :

« A qui profite donc cet affichage ? »

Il revoyait le titre de l’affiche « La France Juive ».

Sa femme Mathilde fit chauffer un bol de lait et rajouta du miel. Il faisait presque jours, un journal était étalé sur la table de la cuisine. Elle lisait quelques titres dont un qu’elle ne comprenait pas trop. Il s’intitulait : « Chassez les colonisés de la France ».

Elle se demandait, qu’est qu’une colonie ?

Elle aimait les papillons mais certains avaient une couleur marronâtre, blanchâtre, sale, presque vaudou.

A la page dix-huit du journal, il racontait qu’un cirque avec un certain monsieur Kanaya était de passage en ville.

Le cri qu’elle avait entendu, ressemblait maintenant à un petit sifflement  entrecoupé de râles rauques. Elle se dit Roger n’a pas bu. Il faudrait qu’il boive.

Roger n’en pouvait plus. Il fut pris d’une quinte de toux, une grosse toux. C’était déjà mieux, le mal qui l’avait pénétré disparaissait enfin.

 

Il se voyait là, dans son lit mais n’avait pas la force de se lever ni d’appeler. Hier encore, il avait déposé à son patron les chèques de la location d’espace d’affichage. Et il se rappela, le gros chèque de cinq mille euros. Dans sa poche trainait aussi un billet qu’on lui avait remis la veille.

 

Mathilde frappa à  la porte. Elle tourna la poignée mais celle-ci était bloquée.

En un instant, elle pensa à son mariage. Quel mur existait entre elle et son mari ?

 

Elle ne s’énerva point.

Dans d’autre cas, la situation aurait pu être kafkaïenne. Mais, prévoyante, elle avait une autre clé. Elle la glissa dans la porte. La clé de Roger tomba, un petit tintement métallique agita la maisonnée. Dans La pièce, tout était noire. Roger ne faisait aucun signe. Elle déposa le bol de lait sur une petite table de chevet, essora le linge humide, le fit tremper à nouveau dans   la bassine ; le reposa sur le front de l’époux.

Elle déposa aussi un gobelet en plastique rempli d’eau.

 

Le soleil réchauffait la maison transperçant les carreaux. Mathilde ouvrit la porte d’entrée. Au loin, près d’un trottoir, elle crut apercevoir une sorte de camelot, peut-être un gitan ou autre bohémien arrêté sur le du bord de la route. Dans la maison d’en face, elle entrevit d’une fenêtre un homme et une femme la quarantaine qui descendait un escalier, étrangement habillés. Au même moment son regard fut attiré par un petit crucifix qui semblait miroiter sur la maison voisine. Elle se dit : « tiens, se sont peut-être deux catholiques ? »

Un voisin, habillé comme pour un dimanche, passa dans la rue et lui fit un petit signe de la main.

Elle lui dit bonjour et referma la porte.

De la pièce voisine, un craquement retentit, Roger se réveillait. Il semblait sortir d’un long coma.

Il appela sa femme, mit son pantalon, but son bol de lait au miel et lui dit :

« Bon, je repars au travail ».

Sa femme sourit lui donna son manteau lui précisant d’être la pour midi.

Le colleur d’affiche regarda sa hotte. Elle contenait deux affiches qu’il n’avait pas encore collées, une parlait de la France et de L’Algérie, l’autre était une publicité pour soigner le mal de gorge.

Roger sourit mais choqué marmonna : «  les publicitaires se moquent de nous. »

 

Au loin dans la petite maisonnée, sa femme tranquille nettoyait le logis.